Gloires passagères

 

Couché sur le flanc, un buste colossal occupe le centre de la salle. Il fait le mort, pourrions-nous dire. Ponctuant l’espace mural, quantité de petites «têtes» bourgeonnantes semblent mues par une poussée de croissance. Comme si, le temps de cette exposition, la naissance et la mort se côtoyaient furtivement. Comme s’il était question ici d’interroger la délicate sensation de notre présence au monde à travers les bornes ultimes qui marquent notre passage dans la vie.

Les têtes au mur, avec leur manifeste imprécision, n’en esquissent pas moins les traits l’artiste : têtes-ballons en voie de formation dont on pourrait dire qu’elles amorcent le gonflement de l’ego. Sur une note dérisoire, on associera volontiers la tête surdimensionnée gisant au sol à l’ultime résultat de ce phénomène de croissance. Peu habitué à travailler à partir d’un objet d’une telle dimension, Fortier dit avoir abordé cette trop grande sculpture comme un corps étranger qu’il fallait se réapproprier :  «Je me suis affairé à trouver une méthode pour envelopper la base en polystyrène d’un manteau de cire qui laisserait apparaître le motif répété de ma main. J’ai cherché à imiter le rendu de la chair vive pour exposer la vulnérabilité du corps. J’en suis venu à composer des fleuves de couleur viande imprimant des trajets qui épousent les contours du visage, du cou, des épaules.»

 

Le grand écorché met en scène l’effondrement d’un monument à la gloire de l’artiste et, du coup, abolit la distance autoritaire propre au monument commémoratif. Le buste a basculé pour mieux s’offrir à l’exploration de ses reliefs. Il nous est alors permis de sonder le «dessous de la statue», transformée pour l’heure en une zone particulièrement active. Au contraire de la statuaire classique avec ses têtes toujours bien campées sur les épaules, manière d’idéaliser les personnalités dans leur droiture et leur invulnérabilité, la tête découvre, par le fait du basculement proposé, un puits profond formé par l’évidemment des épaules :  plongée vertigineuse vers le moment inéluctable de notre disparition.